« Dëgg, kaani la, ku ñu ko xëpp nga toxoñu. »

« La vérité est semblable à du piment, qui vous pique les yeux, lorsqu’elle éclate au visage. »

Je suis un colonisé. Oui ! Je l’accepte. Je l’ai souvent nié, pratiquant la politique de l’autruche, prônant une certaine liberté, de penser, d’aller, voire d’agir. En vérité, nous, sénégalais, africains, ne l’avons plus été depuis que nous sommes devenus de la main d’œuvre physique, et maintenant intellectuelle, au service d’êtres humains comme nous, mais qui, du fait d’une couleur de peau plus claire, se considèrent comme étant au-dessus de nous. Je l’avais déjà avoué, à demi-mots, dans « What’s free ? », nous sommes toujours des esclaves, des colonisés.

Des sauvages dirigent le monde. Ils imposent leurs règles et leurs pratiques par la force, l’intimidation, le meurtre, la guerre, le génocide, la corruption, le mensonge, la fourberie… Ils ont fait de nous des esclaves, ils sont sans foi, ni loi, attirés par l’argent et le pouvoir. Comme nous l’avions déjà dit, c’est une ploutocratie, dirigée par une oligarchie. Mais quelle ironie ! Des barbares martyrisent les Hommes, en les traitant de… barbares.

Pourquoi cette prise de conscience ? Pourquoi maintenant ? Pour en faire quoi après ?

La réponse tient en ces termes : Les damnés de la terre de Frantz Fanon.

Cette œuvre est un manifeste, un guide, un dictionnaire, un miroir, une ombre. Ce qui valait à l’époque de son écriture vaut encore plus aujourd’hui. Ses écrits sont limites « prophétiques » tant Frantz Fanon a su analyser « l’âme » de la colonisation, des colonisés, des colonisateurs.

Chaque année, le Sénégal fête une fausse indépendance et nous assistons à de plus en plus de répression. Inquiétez-vous, raisonnablement, le pire reste à venir. Frantz Fanon nous avait averti, il nous avait dit pourquoi et comment cela allait se passer.

Les damnés de la terre

« L’indépendance a certes apporté aux hommes colonisés la réparation morale et consacré leur dignité. Mais ils n’ont pas encore eu le temps d’élaborer une société, de construire et d’affirmer des valeurs. Le foyer incandescent où le citoyen et l’homme se développent et s’enrichissent dans des domaines de plus en plus larges n’existe pas encore. Placés dans une sorte d’indétermination, ces hommes se persuadent assez facilement que tout va se décider ailleurs, pour tout le monde, en même temps. Quant aux dirigeants, face à cette conjoncture, ils hésitent et choisissent le neutralisme (…).

Aujourd’hui, l’indépendance nationale, la formation nationale dans les régions sous-développées revêtent des aspects totalement nouveaux. Dans ces régions, quelques réalisations spectaculaires exceptées, les différents pays présentent la même absence d’infrastructure. Les masses luttent contre la même misère, se débattent avec les mêmes gestes et dessinent avec leurs estomacs rapetisses ce que l’on a pu appeler la géographie de la faim. Monde sous-développé, monde de misère et inhumain. Mais aussi monde sans médecins, sans ingénieurs, sans administrateurs. Face à ce monde, les nations européennes se vautrent dans l’opulence la plus ostentatoire. Cette opulence européenne est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur le dos des esclaves, elle s’est nourrie du sang des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde sous-développé. Le bien-être et le progrès de l’Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes. Cela, nous décidons de ne plus l’oublier (…).

Encadrées par les marabouts, les sorciers et les chefs coutumiers, les masses rurales vivent encore au stade féodal, la toutepuissance de cette structure moyenâgeuse étant alimentée par les agents administratifs ou militaires colonialistes. La jeune bourgeoisie nationale, commerçante surtout, va entrer en compétition avec ces seigneurs féodaux dans des secteurs multiples : marabouts et sorciers qui barrent la route aux malades qui pourraient consulter le médecin, djemaas qui jugent, rendant inutiles les avocats, caïds qui utilisent leur puissance politique et administrative pour lancer un commerce ou une ligne de transports, chefs coutumiers s’opposant au nom de la religion et de la tradition à l’introduction de négoces et de produits nouveaux. La jeune classe de commerçants et de négociants colonisés a besoin de la disparition de ces prohibitions et de ces barrières pour se développer. La clientèle indigène qui représente la chasse gardée des féodaux et qui se voit plus ou moins interdire l’achat de produits nouveaux constitue donc un marché que l’on se dispute .

Les éléments occidentalisés éprouvent à l’égard des masses paysannes des sentiments qui rappellent ceux que l’on trouve au sein du prolétariat des pays industrialisés. L’histoire des révolutions bourgeoises et l’histoire des révolutions prolétariennes ont montré que les masses paysannes constituent souvent un frein à la révolution. Les masses paysannes dans les pays industrialisés sont généralement les éléments les moins conscients, les moins organisés et aussi les plus anarchistes. Elles présentent tout un ensemble de traits, individualisme, indiscipline, amour du gain, aptitude aux grandes colères et aux profonds découragements, définissant un comportement objectivement réactionnaire (…).

La bourgeoisie nationale, reprenant les vieilles traditions du colonialisme, montre ses forces militaires et policières, tandis que les syndicats organisent des meetings, mobilisent des dizaines de milliers d’adhérents. Les paysans, face à cette bourgeoisie nationale et à ces ouvriers qui, somme toute, mangent à leur faim, regardent en haussant les épaules. Les paysans haussent les épaules, car ils se rendent compte que les uns et les autres les considèrent comme une force d’appoint. Les syndicats, les partis ou le gouvernement, dans une sorte de machiavélisme immoral, utilisent les masses paysannes comme force de manœuvre inerte, aveugle. Comme force brute (…).

Portrait d’un paysan

Le colonialisme emploiera pour réaliser ses objectifs deux catégories d’autochtones. Et d’abord, les traditionnels collaborateurs, chefs, caïds, sorciers. Les masses paysannes plongées, nous l’avons vu, dans la répétition sans histoire d’une existence immobile continuent à vénérer les chefs religieux, les descendants des vieilles familles. La tribu, comme un seul homme, s’engage dans la voie qui lui est désignée par le chef traditionnel. À coups de prébendes, à prix d’or, le colonialisme s’attachera les services de ces hommes de confiance. Le colonialisme va trouver également dans le lumpen-prolétariat une masse de manœuvre considérable. Aussi tout mouvement de libération nationale doit-il apporter le maximum d’attention à ce lumpen-prolétariat. Celui-ci répond toujours à l’appel de l’insurrection, mais si l’insurrection croit pouvoir se développer en l’ignorant, le lumpen-prolétariat, cette masse d’affamés et de déclassés, se jettera dans la lutte armée, participera au conflit aux côtés, cette fois, de l’oppresseur. L’oppresseur, qui ne perd jamais une occasion de faire se bouffer les nègres entre eux, utilisera avec un rare bonheur l’inconscience et l’ignorance qui sont les tares du lumpen-prolétariat. Cette réserve humaine disponible, si elle n’est pas immédiatement organisée par l’insurrection, se retrouvera comme mercenaires aux cotés des troupes colonialistes. En Algérie, c’est le lumpen-prolétariat qui a fourni les harkis et les messalistes ; en Angola, c’est lui qui a donné ces ouvreurs de routes qui précèdent aujourd’hui les colonnes armées portugaises ; au Congo, on retrouve le lumpenprolétariat dans les manifestations régionalistes du Kasaï et du Katanga, tandis qu’à Léopoldville il fut utilisé par les ennemis du Congo pour organiser des meetings « spontanés » antilumumbistes (…).

Sur le plan intérieur et dans le cadre institutionnel, la bourgeoisie nationale va également faire la preuve de son incapacité. Dans un certain nombre de pays sous-développés le jeu parlementaire est fondamentalement faussé. Économiquement impuissante, ne pouvant mettre au jour des relations sociales cohérentes, fondées sur le principe de sa domination en tant que classe, la bourgeoisie choisit la solution qui lui semble la plus facile, celle du parti unique. Elle ne possède pas encore cette bonne conscience et cette tranquillité que seules la puissance économique et la prise en main du système étatique pourraient lui conférer. Elle ne crée pas un État qui rassure le citoyen mais qui l’inquiète.

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L’État qui, par sa robustesse et en même temps sa discrétion, devrait donner confiance, désarmer, endormir, s’impose au contraire spectaculairement, s’exhibe, bouscule, brutalise, signifiant ainsi au citoyen qu’il est en danger permanent. Le parti unique est la forme moderne de la dictature bourgeoise sans masque, sans fard, sans scrupules, cynique. Cette dictature, c’est un fait, ne va pas très loin. Elle n’arrête pas de sécréter sa propre contradiction. Comme la bourgeoisie n’a pas les moyens économiques pour assurer sa domination et distribuer quelques miettes à l’ensemble du pays, comme, par ailleurs, elle est préoccupée de se remplir les poches le plus rapidement possible, mais aussi le plus prosaïquement, le pays s’enfonce davantage dans le marasme. Et pour cacher ce marasme, pour masquer cette régression, pour se rassurer et pour s’offrir des prétextes à s’enorgueillir, la bourgeoisie n’a d’autres ressources que d’élever dans la capitale des constructions grandioses, de faire ce que l’on appelle des dépenses de prestige. La bourgeoisie nationale tourne de plus en plus le dos à l’intérieur, aux réalités du pays en friche et regarde vers l’ancienne métropole, vers les capitalistes étrangers qui s’assurent ses services. Comme elle ne partage pas ses bénéfices avec le peuple et ne lui permet aucunement de profiter des prébendes que lui versent les grandes compagnies étrangères, elle va découvrir la nécessité d’un leader populaire auquel reviendra le double rôle de stabiliser le régime et de perpétuer la domination de la bourgeoisie. La dictature bourgeoise des pays sous-développés tire sa solidité de l’existence d’un leader. Dans les pays développés, on le sait, la dictature bourgeoise est le produit de la puissance économique de la bourgeoisie. Par contre, dans les pays sous-développés, le leader représente la puissance morale à l’abri de laquelle la bourgeoisie, maigre et démunie, de la jeune nation décide de s’enrichir. Le peuple qui, des années durant, l’a vu ou entendu parler, qui de loin, dans une sorte de rêve, a suivi les démêlés du leader avec la puissance coloniale, spontanément fait confiance à ce patriote. Avant l’indépendance, le leader incarnait en général les aspirations du peuple : indépendance, libertés politiques, dignité nationale. Mais, au lendemain de l’indépendance, loin d’incarner concrètement les besoins du peuple, loin de se faire le promoteur de la dignité réelle du peuple, celle qui passe par le pain, la terre et la remise du pays entre les mains sacrées du peuple, le leader va révéler sa fonction intime : être le président général de la société de profiteurs impatients de jouir que constitue la bourgeoisie nationale (…).

Être responsable dans un pays sous-développé, c’est savoir que tout repose en définitive sur l’éducation des masses, sur l’élévation de la pensée, sur ce qu’on appelle trop rapidement la politisation. On croit souvent en effet, avec une légèreté criminelle, que politiser les masses c’est épisodiquement leur tenir un grand discours politique. On pense qu’il suffit au leader ou à un dirigeant de parler sur un ton doctoral des grandes choses de l’actualité pour être quitte avec cet impérieux devoir de politisation des masses. Or, politiser c’est ouvrir l’esprit, c’est éveiller l’esprit, mettre au monde l’esprit. C’est, comme le disait Césaire, « inventer des âmes ». Politiser les masses ce n’est pas, ce ne peut pas être faire un discours politique. C’est s’acharner avec rage à faire comprendre aux masses que tout dépend d’elles, que si nous stagnons c’est de leur faute et que si nous avançons, c’est aussi de leur faute, qu’il n’y a pas de démiurge, qu’il n’y a pas d’homme illustre et responsable de tout, mais que le démiurge c’est le peuple et que les mains magiciennes ne sont en définitive que les mains du peuple (…). »

 

Yeewu dafa jot !