La révolution Torodo : Inspirations du passé face aux problématiques de demain

On ne pourrait parler de révolution Torodo sans d’abord parler, sommairement, du Fouta. Malgré la multitude de documents consultés, on arrive à la conclusion que l’origine exacte du royaume du Tekrour, ancêtre du Fouta, n’est pas vraiment connue.

Mais toutes les sources sont unanimes sur un point : Les « Diâ Ogo » (an 850) sont les premiers à avoir dirigé le royaume. Ces derniers viendraient du nord de la Syrie actuelle (source) et y auraient introduit la science du fer (origine des forgerons et bijoutiers) et la culture du gros mil. Ils furent ensuite succédés par différentes ethnies, aux termes de conflits de pouvoir récurrents. Nous avons ainsi les « Manna », des Diakité, qui ont été les premiers à avoir islamisé le Tekrour avec un de leur roi le plus célèbre : War Diabi. Ils furent suivis par les « Tondiong », des sérères alliés des Diâ Ogo, qui y ont introduit le titre de « Farba » avant d’être destitués par une série d’invasions successives qui prirent fin en 1559.

En effet, c’est à cette période que le célèbre Koli Ténguella, sur lequel nous reviendrons très certainement dans un prochain article, entreprit et réussit l’unité des peulhs et la conquête du Fouta, et créa par la même occasion la dynastie des « Dényankobé ». Celle-ci domina le Fouta pendant un peu plus de 200 ans.

 

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Habitant actuel du Fouta

C’est vers 1776 que l’imam Thierno Souleymane Baal, docteur ès en lettres coraniques, mit fin au règne ceedo des « Deeniyanke » qui avaient instauré un régime de monarchie absolue. Il mit fin au régime des castes, très ancré au Fouta, et abolit l’esclavage et toute forme de commerce humain. Malgré tout, l’esclavage domestique subsistait.

C’est l’imam Abdoul Kader Kane qui lui succéda , après sa mort survenue dans un champs de bataille. Il a combattu à ses côtés et fut le premier « Almamy » du Fouta, devenu le Fouta-Toro, le « Fouta des Torodbé », ces orants lettrés et érudits, déterminés à faire du Fouta un Etat islamique et extrêmement en avance en son temps.

Ainsi, Thierno Souleymane Baal, à travers l’extrait de discours ci-dessous, énumère quelques principes de base fort intéressants :

« Habitants du Fouta, vous avez commis de suivre l’homme qui vous ouvrirait la porte par laquelle vous vous libérerez du joug des déniankobés et mettrez fin à la tyrannie des maures.

Je suis votre homme, j’ai ouvert cette porte. Il vous faut ceindre les reins pour faire triompher la cause de Dieu pour que Celui-Ci vous accorde la victoire. La victoire est avec les patients.

  1. Moi, je ne sais pas si je trouverais la mort ou non dans ce combat mais, si je meurs, prenez pour chef un imam savant, scrupuleux et honnête, qui n’aime pas le pouvoir pour le pouvoir.
  2. Après l’avoir élu, si vous le voyez s’enrichir outre mesure, destituez-le. Enlevez-lui ses biens mal acquis. S’il refuse sa révocation, combattez-le et chassez-le, afin qu’il ne laisse point à ses descendants un trône héréditaire.
  3. Elisez, pour le remplacer, un autre imam, homme de science et d’action, de n’importe quelle origine sociale.
  4. Ne laissez pas le trône comme monopôle d’une même tribu car si vous le faites, il se transformera en bien héréditaire. Que quiconque le mérite devienne votre roi.
  5. Ne tuez point d’enfant.
  6. Ne tuez point de vieillard.
  7. Que nul d’entre vous ne mette à nu une femme. Si on le fait, ce sera un scandale pire que le meurtre. »

marabout

Que peut-on retenir de ce discours :

Dans le choix de son leader, le peuple se doit de choisir un homme savant, c’est-à-dire qui maîtrise son sujet, ne serait-ce que pour le rôle qu’il est appelé à jouer. Ici, l’évocation d’un imam se comprend aisément si on sait que le Fouta était un Etat islamisé avec la révolution Torodo initiée par Thierno Souleymane Baal. Le leader se doit aussi d’être exigeant sur le plan moral, sa morale et celle de son peuple, ce qui induit de fait qu’il soit aussi honnête. Enfin, le détachement au pouvoir est un critère majeur (et certainement le plus difficile à trouver chez les êtres humains) pour juger si une personne a les qualités et les épaules pour gouverner.

On comprend aisément qu’il ne s’agit en effet que de savoir et de valeurs morales. Une personne ayant des connaissances pointues et éprouvées sur la religion, les relations humaines et la vie de la cité, et par-dessus tout qui vit et décide à travers les valeurs d’éthique, d’honnêteté et de droiture, est celle qui devrait être choisi comme leader.

Ensuite, le peuple se doit d’être exigeant vis-à-vis du leader qu’il a choisi. Il ne doit en aucun cas l’observer s’enrichir sans ne rien faire. Il faudra destituer le leader et lui retirer tous les biens qu’il aura acquis de façon malhonnête et sans scrupule. Et si jamais il résiste à la destitution, le peuple devrait le combattre et le chasser afin d’éviter que le fauteuil de leader ne soit héréditaire de père en fils. Ce même fauteuil ne doit pas être entre les mains du même groupe, notamment ethnique, pour éviter de se retrouver dans un système de royauté, où le pouvoir est héréditaire, ou de façon plus large, partagé entre les mêmes membres d’une seule famille ou tribu. Le pouvoir est une question de mérite et non de descendance.

Ici est exclu toute notion de « sang » ou de rang, éliminant de fait toute discrimination liée à la race, à la couleur de peau ou au statut social.

Enfin, la violence gratuite est interdite dans cette société. Au-delà de l’esclavage industriel qui a été banni au Fouta à travers la révolution Torodo, il est donc prohibé de tuer les enfants et vieillards. Le souverain et son peuple sont appelés à faire preuve de discernement et de pitié envers les plus faibles. Aussi, il leur est interdit, sans ambigüité, d’humilier une femme, considérant même cet acte comme étant pire que le meurtre. Une femme est une mère, une sœur, une tante, une enfant, l’humilier en public ne se limite pas à sa seule personne (un fait déjà hautement grave), mais peut avoir des conséquences sur sa famille, sa tribu, son pays.

L’utilisation du « on » dans « si on le fait… » souligne quelque chose d’intéressant : l’acte perpétré est collectif, ce qui suggère une responsabilité de tous. Les agissements d’un seul individu engagent toute la communauté ; la communauté est entièrement responsable des agissements de ces membres et se doit, ainsi, de les éduquer. Ceci une décentralisation des fonctions de contrôle et de sanction au sein d’un groupe, évitant ainsi qu’elles ne soient dévoyées et utilisées à des fins personnelles.

 

Ainsi, ces quelques principes et l’interprétation qu’on peut en faire nous donnent une indication sur l’avant-gardisme de la révolution Torodo et du modèle de société qu’elle a proposé au monde.

Aujourd’hui, le choix du leader, notamment dans le cadre de la présidence de notre pays, devrait, pour nos concitoyens, se baser sur ces principes.

Un homme qui n’aime pas le pouvoir pour le pouvoir sera un leader qui se souciera plus de son peuple et de ses souffrances, que ses propres intérêts personnels. Sa moralité avérée fera qu’il ne s’enrichira pas sur le dos de ses administrés. Le savoir de la personne, ainsi que son ambition à vouloir faire évoluer les conditions de vie du peuple qui l’a élu, sont des éléments importants, même quand il s’agira de définir des stratégies nationales (éducation, économie, arts et culture, sport) ou encore négocier des accords avec multinationales voraces et ultra capitalistes.

Prenons-en de la graine.

 

Yeewu dafa jot !

 

Sources :

 

 

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