Réforme de la société sénégalaise : Quelques pistes

Ce texte est issu de l’introduction du rapport de la commission « Questions sociétales – Valeurs – Ethique – Solidarité » des assises nationales qui se sont tenues à Dakar du 1er juin 2008 au 24 mai 2009 et, auxquelles, plus de 140 acteurs de la vie publique sénégalaise (représentants de partis politiques, de la société civile et personnalités) ont participées.

L’auteur n’est nul autre que Cheikh Hamidou Kane, écrivain et haut fonctionnaire sénégalais, auteur notamment de ce classique africain dénommé « L’aventure ambiguë ».

Ce texte nous parle des maux qui touchent la société sénégalaise, leurs principales sources (sans qu’elles ne soient exhaustives) et une ébauche de solutions proposées pour lutter contre « le renversement de la hiérarchie des valeurs » qui nous touche. Les mots qui suivent ne se limitent pas seulement à ces assises et sonnent comme un rappel du besoin de réforme de notre société. Le fond reste toujours d’actualité et apparaît comme prémonitoire aux vues des événements observés depuis quelques années déjà, des scandales financiers aux affaires de mœurs, en passant par les meurtres ou bavures de plus en en plus nombreuses. A cela, nous ajoutons la corruption lancinante de nos autorités étatiques et morales, ou encore le commerce de la religion auquel s’affairent nos religieux.

Ainsi, l’auteur nous dit ceci :

« La commission des Questions sociétales des Assises a tenté de procéder à l’identification de la chaîne des dangers qui menacent la société sénégalaise, puis d’identifier leurs origines, de formuler ensuite quelques recommandations pour parer à ces dangers et enfin de proposer un cadre d’opérationnalisation de la mise en œuvre de ces recommandations.

Nous avons retenu une douzaine, parmi les dangers majeurs identifiés.

  • Il y a un conflit qui s’approfondit entre les valeurs traditionnelles endogènes, culturelles et religieuses, et les valeurs globalisées.
  • De très larges segments de la population sont exclus des circuits modernes de production et de redistribution.
  • Le système éducatif en vigueur est inadéquat, faute d’avoir su concilier réalités et valeurs endogènes et modernité de type occidental.
  • Il y a une dangereuse tendance à instrumentaliser l’Etat et la Religion, au risque de déchirer la société en des factions en compétition.
  • Il y a un renversement de la hiérarchie des valeurs.
  • Pour les conduites individuelles et collectives, les repères et cadres moraux se perdent, sont brouillés ou deviennent inopérants.
  • Il est noté une propension des sénégalais à désobéir aux normes.
  • La gouvernance telle qu’elle est pratiquée par l’Etat postcolonial est décriée, cet Etat lui-même est contesté, contourné, suppléé.
  • Les solidarités s’essoufflent en même temps que se développent l’individualisme et les égoïsmes.
  • Est en œuvre un processus de déstructuration de la famille et d’amenuisement de son rôle.
  • On observe un déficit de solidarité agissante en dehors des groupes identitaires.

 

Tels sont quelques-uns des dangers. Quels en sont les origines, les causes, les responsables ? On pourrait en énoncer, de façon non limitative toutefois, de quatre sortes.

  • L’école et le système éducatif au sens large.
  • La démission parentale, à différents niveaux.
  • Les contrevaleurs convoyées par les leaders sociaux, culturels et gouvernementaux.
  • Les contrevaleurs importées via la globalisation.

 

Telle est la double invasion des dangers, venus d’en haut ou remontant d’en bas, qui menacent notre société. Devant de tels défis, devons-nous désespérer ? Ce n’est pas ce que nous avons décidé de faire, nous les Sénégalais qui avons choisi d’initier et de mener à leur terme les Assises Nationales. Hommage à notre peuple ! Dans un contexte de crise de tous ordres (politique, sociale, morale, éthique) une voie originale – la première en Afrique – a été trouvée pour analyser les maux du pays et proposer des alternatives pour non seulement sortir de la crise, mais construire un Sénégal nouveau. L’initiative des assises nationales est un indicateur du grand potentiel d’innovation et de création des sénégalais ainsi que de leur capacité à dialoguer et à se retrouver sur l’essentiel. C’est un capital inestimable à consolider et développer, car nous croyons dans la sagesse salutaire énoncée par Hölderlin lorsqu’il dit « là où croît le danger, croît également ce qui sauve ».

Nous devons, nous les sénégalais, dans le cadre de ces Assises, nous prescrire un certain nombre de recommandations, dont la plus importante, de laquelle découlent toutes les autres, est la suivante « Face à cette déliquescence progressive du tissu social et la tendance à la dégénérescence globale de la société, l’urgence et la nécessité de s’entendre sur des valeurs, pratiques, comportements et postures consensuels et collectivement assumés apparaît avec acuité. Ce projet ne peut pourtant être réalisé sans la construction d’un nouveau paradigme dans le cadre d’une initiative largement partagée par les franges parmi les plus représentatives de la société, en vue d’une refondation des modèles, des manières de faire, des façons de penser, des modes de gouvernance, de nos rapports aux êtres, aux biens et aux choses ».

assises
Ouverture Assises nationales du Sénégal

Nous devons, à cette fin, nous doter d’un cadre d’opérationnalisation et d’un agenda de mise en œuvre. Les objectifs seront les suivants :

  • Créer les conditions d’une « demande impérieuse », d’une exigence des acteurs à la base pour des valeurs et comportements vertueux de la part de tous, et d’abord des dirigeants.
  • Repenser l’éducation formelle pour la mettre en adéquation avec la vision, les valeurs et les comportements à promouvoir.
  • Promouvoir et assurer une éducation citoyenne en milieu scolaire.
  • Mobiliser les cadres d’opérationnalisation que sont les OCB, ONG, ASC, Associations citoyennes, Partis politiques, Dahiras, Classes d’âges, Mbotayes.
  • Instaurer une administration publique exemplaire.
  • Remettre en œuvre une éducation citoyenne et populaire de base à l’image de l’Animation Rurale et Urbaine du gouvernement de Mamadou Dia, dans les années 59-62, revisitées et rénovées.
  • Ressusciter les médiateurs sociaux traditionnels pour porter et accompagner le changement et mobiliser aussi, à cette même fin, les guides religieux.

 

Les grandes lignes d’un agenda à court, moyen et long termes sont esquissées.

C’est le lieu ici, pour terminer, de s’expliquer sur ce paradoxe apparent que représente la tenue de ces Assises au moment où surgissent de nombreux foyers de conflits, de revendications et de troubles. Peut-on se réunir et « discuter du sexe des anges » pendant que la cité brûle ? Ne devrions-nous pas, toutes autres activités cessantes, nous joindre aux jeunes des banlieues, aux jeunes radicaux des partis politiques, aux Imams des quartiers populaires ? Certes, nous devons demeurer attentifs aux foyers de l’incendie, prendre part aux dénonciations, revendications et exigences du jour. Mais ce n’est pas cela qui est prioritairement attendu de nous. Chaque segment de la société devant prendre en charge, d’abord les domaines où il excelle le mieux, selon la règle de subsidiarité, le rôle des Assises est de penser et de promouvoir la société sénégalaise à l’horizon de plusieurs générations, mais pas, d’avoir le nez fixé sur aujourd’hui, quelque exaspérante que soit la situation présente. Notre rôle est de mettre en place les dispositifs nécessaires, sur tous les plans, moraux, politiques, juridiques, institutionnels, constitutionnels, pour prévenir la récurrence future des incendies dans notre cité. »

Yeewu jotna !

 

 

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