1988 – 1993 – 2019 : Mêmes causes. Mêmes effets ?

En cette période de tension électorale dans notre cher pays, il est important de rappeler à tout un chacun des faits historiques qui se sont passés au Sénégal. Dans à peu près les mêmes conditions qu’aujourd’hui, certains hommes se sont comportés en lâche, d’autres s’en sont sortis avec les honneurs de la république, d’autres encore en ont perdu la vie.

Contexte historique

Les élections présidentielles sénégalaises de 1988 étaient entachées, dit-on, d’importantes fraudes qui ont mené Abdou Diouf à un second mandat. Le peuple mécontent et soutenant Abdoulaye Wade descendit dans la rue, embrasant notamment la capitale. En effet, en Février 1988, dans un Sénégal en crise, économiquement et sur le plan social, Abdou Diouf est réélu avec 73% des suffrages, créant des émeutes et affrontements avec les forces de l’ordre pour aboutir à une proclamation de l’état d’urgence. Celui-ci est levé suite à la libération d’Abdoulaye Wade, quelques mois après. Le calme est revenu avec en plus, une intégration de ce dernier au sein du gouvernement socialiste d’alors.

Rebelote en 1993 avec de nouvelles élections présidentielles mettant finalement au coude à coude les 2 protagonistes. Cette fois ci, les résultats sont serrés, les pronostics étant largement en faveur d’Abdoulaye Wade avec son slogan du « SOPI » qui appelait les jeunes sénégalais à un changement radical de régime et de vision pour leur pays. Cette jeunesse d’alors était décrite comme telle : « Comme dans la plupart des pays africains, la jeunesse constitue une composante majeure de la vie politique au Sénégal. Passionnés, bouillonnants, vindicatifs, mais également amers, désorientés et attentistes, les jeunes des principaux centres urbains du Sénégal ont occupé une place importante lors de la campagne pour l’élection présidentielle du 21 février 1993.

L’état d’esprit des jeunes urbains, largement scolarisés et très politisés, est aisément perceptible au travers des débats spontanés qui animent la majeure partie des rassemblements de jeunes dans tous les quartiers des principales villes. Il s’illustre par la virulence des critiques envers le pouvoir en place, une grande appréhension, teintée d’inquiétude, face à l’avenir, et un désir profond de changement radical (…).

Si les jeunes urbains reconnaissent qu’ils vivent dans un pays où la parole est libre depuis fort longtemps, ils réfutent cependant l’image de modèle démocratique du Sénégal qui est largement diffusée dans les médias et par l’étranger (en particulier en France).

Le régime d’Abdou Diouf est assimilé à une dictature non répressive : les fraudes électorales, les processus de décision et de nomination anti-démocratiques, la mainmise de l’Etat sur les médias audio-visuels constituent à leurs yeux autant d’éléments qui corroborent le caractère totalitaire mais pacifique du régime sénégalais ».

Discours de campagne d’Abdoulaye Wade – 1993

La commission nationale de recensement des votes (CNRV), alors qu’elle réalisait ses travaux de comptage et de validation des suffrages exprimés, fût bloquée du fait de problématiques dues à l’annulation de certains procès-verbaux de vote. Elle se tourna vers le Conseil Constitutionnel. S’en suit une cascade d’événements.

Tout d’abord, il y’a eu, le 2 mars 1993, la démission du juge Kéba Mbaye, alors Président du Conseil Constitutionnel et Président de la commission cellulaire de réforme du code électoral. Au terme de plusieurs jours de tergiversations autour de la validation des résultats des élections, le juge, qui avait fini d’instruire le dossier, le transmit à la CNRV et au Président sortant d’alors, Abdou Diouf, accompagnée de sa lettre de démission. Même si les vraies raisons de ce départ restent encore floues aujourd’hui, on peut retenir cette déclaration du juge : « Je croyais à un scrutin transparent avec des résultats incontestables. Les faits me donnent tort. Il est pratiquement impossible d’arriver à la proclamation des résultats, dix jours après l’élection présidentielle. Le Sénégal, vitrine de la démocratie en Afrique, a échoué pour des raisons politiciennes partisanes ».

Quelques jours après, alors que les sénégalais attendaient toujours les résultats des élections, ils apprirent la mort de Maître Babacar Seye, Vice-Président du Conseil constitutionnel. Les contours de cette mort restent encore aujourd’hui flous, le public ne sachant toujours pas qui en était le commanditaire ou alors quelles en étaient les motivations. Des suspects furent arrêtés et condamnés, Maître Wade fût brièvement emprisonné puis relâché, aucun membre du gouvernement de l’époque inquiété malgré des accusations, bref plusieurs zones d’ombre autour de cet événement. Tout ce que l’on sait vient, entre autres :

« La thèse de la défense peut être résumée de la façon suivante :

En l’absence des lumières qu’aurait pu apporter le complément d’information refusé, le crime ne peut pas être attribué aux accusés. Il est extrêmement douteux, voire impossible qu’ils aient pu matériellement le commettre. En effet, l’autopsie et l’expertise balistique sommaires, toutes deux pratiquées par le médecin-colonel BRISSIAU sans respect des formes légales, ne permettent pas de savoir si la balle mortelle a été tirée de l’extérieur ou de l’intérieur de la voiture, ni si la cible était en mouvement ou immobile.

Il n’est pas certain que le sang répandu sur le plancher arrière de la voiture était celui de la victime. Les témoignages du chauffeur et du garde du corps sont contradictoires. Ils ne sont donc pas fiables et ne peuvent valablement contredire l’affirmation des accusés selon laquelle le siège arrière de la voiture, dont seule la carrosserie a été mitraillée, n’était pas occupé.

Il est donc quasi certain que Me Babacar SEYE n’est pas mort au cours du simulacre d’attentat ».

« Amadou Clédor Sène, déjà auteur de diverses actions subversives en 1988, reconnaît avoir reçu 500 000 FCFA du leader PDS via Mody Sy, puis 500 000 FCFA supplémentaire de Viviane Wade, femme d’Abdoulaye. Il se rétracte cependant rapidement et donne à la police une seconde version, qui incrimine cette fois-ci… des dirigeants socialistes. Il soutient alors qu’Habib Thiam l’aurait contacté, par l’intermédiaire du responsable PS de la région de Dakar, Amath Diene, pour lui demander d’infiltrer le PDS et d’organiser l’assassinat. En échange de ce « service », après un court passage en prison, un exil lui aurait été promis aux Etats-Unis avec l’assurance de toucher durant cinq années 300 000 dollars annuellement. Pour relayer cette nouvelle version, Sène envoie une lettre à Abdoulaye Wade :

« Maître, en proie à un énorme remord de conscience, je me suis résolu à vous dire toute la vérité sur l’assassinat de Me Babacar Sèye, qui n ‘était qu’un complot ourdi par les sommités du PS pour mettre en cause votre honorabilité et pour discréditer votre parti, le PDS. J’ai été depuis longtemps contacté par le PS pour infiltrer le PDS comme cela se fait dans tous les pays… je devais également m ‘arranger pour être en possession de documents portant votre nom et faire des aveux vous compromettant » ».

Au final, la CNRV déclara, 20 jours après la tenue des élections, Abdou Diouf vainqueur avec… 58,40% des votes, en sachant que la mission d’observation a déclaré ceci, dans son rapport : « Le problème le plus important (ps : concernant les irrégularités constatées) demeure celui des ordonnances : celles-ci sont délivrées, en raison des imperfections et lacunes de la liste électorale, par le président du tribunal départemental. Elles sont assez nombreuses, à la mesure de ces lacunes, de même que les certificats de conformité destinés à corriger des erreurs matérielles de la liste (la plupart ayant été délivrés lors de l’élection présidentielle).

Le procédé, nécessaire pour permettre à tout électeur de voter, autorise la fraude de tous les côtés : formulaires faux, photocopies, tampons, et signatures imitées ».

Aujourd’hui

Macky Sall est président depuis 2012, avec un bilan, pour ce qui nous concerne, décevant. Le Sénégal est plus que jamais une colonie française, à la solde de la métropole et de ses industries. Le sénégalais ne consomme quasiment que des produits importés, les jeunes trouvent encore plus difficilement du travail à la hauteur des études qu’ils ont suivies, le sénégalais « lamda » voit son pouvoir d’achat de plus en plus réduit, les injustices et les « doors » n’en finissent plus, nos entreprises nationales sont liquidées à des intérêts privés étrangers, bref, le sénégalais est très, très fatigué.

En ce 24 février 2019, les sénégalais étaient encore une fois appelés aux urnes. Un exercice pour lequel l’illusion et l’espoir sont les clés de voûte de ces politiciens qui espèrent occuper un fauteuil de Président, s’adjugeant des pouvoirs éphémères et infimes comparés à ceux divins ou prophétiques.

_105736687_88c0c9ef-a3aa-41d0-ab15-323256aba6d8
Sénégalaise lors d’un meeting – Présidentielles de 2019

En fait, la campagne a commencé depuis plusieurs mois, avec ce qui semble être une pièce de théâtre jouée en plusieurs actes. Tout d’abord, Khalifa Sall, Maire de Dakar et Karim Wade, fils d’Abdoulaye, furent respectivement détenu en prison et exilé. Les 2 plus gros « poissons » susceptibles de menacer Macky Sall sont écartés. Ensuite, le parrainage est institué. D’autres candidats comme Malick Gackou, Abdoul Mbaye (fils du juge Kéba Mbaye), Cheikh Bamba Dieye entre autres sont aussi écartés. Ne restaient plus que 4 candidats pour faire face au président sortant. Le choix porté sur eux n’est pas le fruit du hasard : un jeune premier qui n’a pas beaucoup de chances de gagner lors de ses premières élections, un ancien bras droit de Wade entaché par une histoire de détournement de fonds publiques, un quasi inconnu au bataillon, un opposant « officiel ».

Dans tous les cas, les sénégalais ont voté, en masse, dans le calme et le civisme, aucun incident ou perturbation majeurs n’ayant été signalés. Mais, une fois n’est pas coutume, ce scrutin fût aussi entaché de plusieurs irrégularités constatées un peu partout sur le territoire national : cartes d’électeur indisponibles pour une partie de la population, déplacement du lieu de vote historique à un autre lieu sans avoir avisé la personne au préalable, des vidéos montrant des gens en possession de plusieurs cartes d’électeur, ou encore d’autres vidéos montrant des enfants visiblement mineurs en train de voter, des ordres de mission délivrés par autre que le ministère de l’intérieur, des sommes entre 2.000 FCFA et 30.000 FCFA distribués aux personnes pour voter pour un candidat précis…

A cela s’ajoute la déclaration malvenue du Premier ministre qui, au soir de ces élections, proclama une victoire du camp présidentiel ou encore celle d’Ousmane Sonko qui accusa les médias, notamment le Groupe Futurs Médias (dont le propriétaire est ministre d’Etat et soutien du président) d’impartialité, donc de favoritisme et de manque de transparence. On note aussi les cafouillages des gens de l’APR qui annoncent des chiffres contradictoires sur les scores réalisés par leur leader, alors qu’ils sont censés être dans le même camp et donc accéder à la même source d’information. De son côté, Idrissa Seck, qui a surpris son monde, ainsi qu’une majorité de la population, sont convaincus de la tenue d’un second tour, une majorité absolue de Macky Sall étant une impossibilité mathématique aux vues des PV recensés par tous les camps.

Aujourd’hui, au moment où nous écrivons ces lignes, le peuple sénégalais est suspendu à la proclamation des résultats provisoires.

Quelles issues ?

Hier, comme aujourd’hui, le destin du pays, sa stabilité la confiance de son peuple résident entre les mains de la CNRV. Les sénégalais sont sur le qui-vive, ils attendent, patients, l’issue du scrutin. Toute décision qui leur semblera illogique ou injuste les fera se rebeller, manifester leur colère, descendre dans la rue, affronter les forces de l’ordre et déloger le gouvernement actuel.

Le juge Kandji et les gens qui l’entoure ont la lourde responsabilité de ne pas faillir ou se laisser influencer. Il leur est demandé de respecter ce pourquoi des gens tels que le juge Kéba Mbaye se sont battus toute leur vie : l’éthique et in fine des élections transparentes, par et pour le peuple sénégalais, et non pour des intérêts partisans, purement politiciens.

Si on en croit cet article, le juge Kandji est une personne professionnelle et compétente, qui a connu les régimes de Diouf et Wade, et qui a l’expérience des affaires sensibles. En résumé, il est réputé fiable. Mais alors fidèle à qui ? Au peuple ou aux dirigeants ? C’est lui qui a traité le dossier de Khalifa Sall avec tout ce qu’on sait aujourd’hui de cette affaire. On se rappelle aussi l’histoire des « Baye Fall » qui avaient incendié une mosquée « Ibadou » et pour qui il avait autorisé la libération de prison, suite à des pressions venant d’en haut. On dit qu’il a travaillé le dimanche pendant cette période. Cet homme est certes compétent, on sait maintenant qu’il peut céder à la pression.

Aux opposants, nous disons attendez les délibérations de la CNRV puis agissez en connaissance de cause.

Au peuple, nous disons attendez les délibérations de la CNRV puis agissez en connaissance de cause. Surtout, agissez pour vous et votre descendance, et non pour des politiciens.

Au président sortant, nous disons prenez vos responsabilités et mettez l’intérêt de votre peuple au-dessus des intérêts de votre seule personne.

Au juge Kandji, nous rappellerons juste cette phrase du juge Kéba Mbaye, prononcée dans sa leçon inaugurale, L’éthique, aujourd’hui : « L’éthique devrait être adoptée par notre pays comme la mesure de toute chose car, accompagnant le travail, elle est la condition sine qua none de la paix sociale, de l’harmonie nationale, de la solidarité et du développement ».

A bon entendeur, yeewu dafa jot !

 

Autres sources 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s