ÑAANI BAÑ NA !

Il est toujours utile de faire un rappel historique afin que nous ne perdions pas nos racines et que nous ayons conscience de notre valeur. La poésie sénégalaise, plus particulière celle « wolof » est riche d’enseignements aussi bien sur l’histoire d’un homme, de lieux, de faits et plus globalement du Sénégal.

Je souhaite partager avec vous une description assez bien faite de cette fameuse chanson (qui n’en est pas une) qu’on a quasiment tous entendu au moins une fois dans notre vie : ÑAANI BAÑ NA !

J’ai pris la liberté de la corriger, de l’adapter et d’y ajouter des illustrations afin de faire en sorte que la lecture soit facile et didactique.

Ceci est un hymne aux valeurs morales qui animaient la population sénégalaise mais aussi un « arbre » généalogique oral du Dammel-Teeñ Lat Joor Ngóone Làttir Jóob (Lat Dior). De plus, il permet de décortiquer une partie de la tradition orale sénégalaise avec ses nuances et ses codes.

Enfin, sachez le, « les griots sont passés maîtres dans I’art de jouer avec les noms propres, les kheet et les sant, de façon à nommer, sans nommer, tout en nommant, l’objet de leurs railleries ou de leurs louanges. Seuls les connaisseurs s’y retrouvent les comprennent« . Vincent Monteil.

Le texte suivant est tiré d’une publication de la page Facebook Senegaal gu jëkk qui recèle d’importantes publications sur l’histoire politique, économique, sociale et religieuse du Sénégal.

Vous pourrez aussi trouver la version originale de cet hymne, interprétée par Amadou Ndiaye Samb, sur youtube : ÑAANI BAÑ NA !


Refrain

ÑAANI BAÑ NA
JAALO MBABBA JÓOB
ÑAANI BAÑ NA
SAALA FAATMA XURÉEJA ! ! !

« Ñaani bañ na », littéralement “Ñaani a refusé”, est une référence à la bataille de Ñaani, qui se déroula à l’époque où Lat Joor et Maba Jaxu Ba combattaient pour convertir à l’Islam certains royaumes d’une région qui se trouve aujourd’hui entre le centre et le sud du Sénégal. Face à la demande d’alliance de Lat Joor, le roi de Ñaani refusa d’ouvrir les portes de sa ville et de se convertir. L’épopée orale nous raconte avec beaucoup de symbolisme ce refus historique.
Lat Joor, disciple de Maba Jaxu Ba, rebaptisé Silmaxa (l’aveugle et « l’aveugle en général est un mendiant » comme le dit Birago DIOP dans Contes et Lavanes), envoyait ses émissaires dans les villages quémander l’aumône au chef, ce qui était un signe d’allégeance.

Le messager envoyé à la cité de Ñaani reçu de son roi de la poudre et des balles comme aumône, ce qui indiquait le refus de s’allier à Lat Joor et que son royaume était prêt pour la guerre. La légende nous dit aussi qu’au retour du messager, le xalamkat Sàmba Kumba Kelado Juum improvisa ce motif faisant allusion au refus de Ñaani.

Par juxtaposition, le refus de Ñaani de se plier à Lat Joor rappelle le refus de Lat Joor de se plier aux colons français. Et le “Ñaani bañ na” est aussi un grand hymne à cette valeur morale qui était fondamentale dans l’éthique guerrière Wolof. De plus, le « refus » est aussi la valeur fondatrice de la lignée patrilinéaire de Lat Joor, les Jóob du Geet. L’histoire de leur ancêtre légendaire Geddo Geet est liée à un refus, qui l’amena à prendre son indépendance vis a vis du Kajoor. Son nom « Geddo » viens de « gedd » qui en wolof signifie rébellion.
Au “Ñaani bañ na” est associé l’éloge (Tagg) de Lat Joor, qui est fait avec le simple nom de ces ancêtres.

Le rapport avec les ancêtres est très important dans la poésie orale Wolof. En réalité, Lat Joor n’est jamais nommé directement dans cette chanson. C’est comme si le « Tagg » des ancêtres était un défi et lui même était responsable de tenir haut la valeur de ceux qui l’on précédé. C’est comme si le passé glorieux des ancêtres revivait à travers les gestes de leur descendant. Un aspect qui nous rappelle, par exemple, la poétique des “Souffles” de Birago Diop.
« Jaalo Mbabba Jóob » (où « Jaalo » est le titre donné par les griots pour introduire le membre d’un grande lignée, dans ce cas les Jóob du Geet.) se réfère au Braak Kuli Mbabba Jóob, fils du Bër Geet Lat Joor et de la princesse Tejeek Mbabba Mbóoj. Ce Braak fut le seul à gouverner sans porter le nom de “Mbóoj”, tout comme Lat Joor qui fut le seul Dammel à ne pas être un “Faal”. Kuli Mbabba est une figure centrale de l’Histoire Sénégalaise, car il est l’ancêtre de nombreuses personnes qui on participé activement à l’histoire de ce pays, jusqu’à l’époque contemporaine.
Sur « Saala (fils de) Faatma (fille de) Xuréeja (Mbóoj) » je n’ai pas trouvé d’informations et jusqu’à preuve du contraire, je doute qu’elles se soient perdues dans le temps. On sait seulement qu’il était le frère utérin du Bër Geet Saaxewar Faatma Cubb, lui aussi fils de Faatma Cubb fille de Xuréeja Mbóoj, qui était la fille du Braak Loggar Njaag Kumba Njaay. Saaxewar Faatma est plusieurs fois arrière grand père de Lat Joor, par lignée maternelle comme paternelle. Comme Lat Joor, son nom de conversion à l’Islam était « Silmaxa« , l’aveugle. À noter que ces deux personnages, Saala Faatma et Kuli Mbabba, ne sont pas des ancêtres directs de Lat Joor, mais on peut dire qu’ils font partie de sa lignée dans un sens plus large.


griot
Source : https://lewebpedagogique.com/musicarte/2013/11/12/s2-la-musique-de-lafrique-de-louest/

Premier couplet

Ñiwaala gaynaako daan jël !!!
Lat Joor Caar
Kuli Joor Ndóob
Faal Faatim Ñay
Calaw Ma Sàmba Yaasin Ngis Jàmm
Koddu Sàmba ndey Bër Geet ak Jogomay
Saaxewar ???
Jaalo Sàmba Faatma Cubbée !!!

« Ñiwaala gaynaako » est la formule classique des chants guerriers qui, en Pulaar (car les Gawlo des royaumes Wolofs sont d’origine Futanké), signifie « l’éléphant n’a pas de berger », suivit de “daan” (litt. « terasser », référé à la victoire) et « jël » (litt. « prendre », référé au butin de guerre).

Suivent les noms des valeureux nobles de lignée Géej et des lieux des célèbres batailles où ils sont tombés. Tous ces personnages sont liés au clan des Géej par leur ancêtre Isë Tend qui, mariée au Dammel-Teeñ Lat Sukaabe, aura un fils (le Dammel Ma Isë Tend) et trois filles: Ngóone Làttir, Faatim Penda et Yaasin Isë.
Le Bër Geet Lat Joor (l’ancien), homonyme du Dammel-Teeñ, est tombé à la Bataille de Caar (et son frère Kuli Joor est tombé à la bataille de Ndóob qui a vu le Kajoor dirigé par le Dammel Ma Isë Biige contre les Waalo du Braak Tejeek Njaag Aram Bàkkar Mbóoj). Ces deux frères sont les petits fils de Ngóone Làttir (celle ci célèbre pour avoir combattu, prenant la place du père malade, à Ngangaram face aux Maures). Leur mère est la Géej Jóor, fille de Ngóone Làttir et du Jawriñ Jigéen Sa Goño Djimbi Sékk Jeŋ. Leur père est le Bër Geet Kuli Koddu Ngoy Ndaw frère du “Mbañ Koddu” dont le nom, comme on le verra, fait partie du Tagg de Lat Joor. Ce n’est pas un hasard si Lat Joor (l’ancien) ce trouve être le premier nommé parmi les ancêtres guerriers de Lat Joor : l’homonymie est une figure rhétorique très fréquente dans la poésie orale Wolof.
Faal Faatim, tombé à Ñay, était le fils de Bar Jak Mbar Njanté Ñang et Faatim Penda.

Le Càlaw Ma Sàmba Yaasin tombé à Ngis jàmm est lui le fils de Yaasin Isë et de Ma Sàmba Ndeela Kaone.

Enfin, la Lingeer « Koddu Sàmba » est la mère (ndey) du « Bër Geet » Majoojo Mbenda Jóob et du « Jogomay » Làttir Jóob. Ses fils sont issus du mariage avec le Braak Kuli Mbabba, et son père est Saaxewar Faatma Cubb, nommé ici comme “Jaalo Sàmba Faatma Cubb”. Entre ces deux ensembles nominales, il y a une autre série de noms (quelque chose comme “Saaxewar ak Gaño seen ci Ceem Barago ????) que je m’excuse, mais j’arrive pas à déchiffrer. J’espère que quelqu’un en lisant pourra m’aider.


Deuxième couplet

Ñiwaala gaynaako daan jël !!!
Sàmba Binta Maam Jéey Joob
Geet lañu ko aayé mu dem Taararsa ëndi ay Naar
Sàmba Binta Maam Jéey Joob
ñu déllu ko aayé Geet mu del Taararsa ëndi ay Naar
Sàmba Binta Maam Jéey Jóob
ñu bañ ko delloo Geet mu delloo Tubaab yi nguuda Baabakar Jóobée !!!

Ici, sont racontés les faits d’armes du Bër Geet Saaxewar Binta Ma Sàmba, qui avait été exilé du Geet (Geet lañu ko aayé) par le Dammel Ma Isë Tend Joor. Ayant trouvé alliance au Trarza, chez Muhammed El Habib et Hamet Shey, il était revenu au Geet avec une armée de Maures (mu dem Taararsa ëndi ay Naar) pour revendiquer son titre face au Dammel. Ces faits ce déroulaient en 1841 circa, l’année de naissance de Lat Joor. Ici aussi est fait de manière implicite le parallèle entre Lat Joor et un autre noble, car les deux sont des Jóob de “sant” et des Géej de “xeet”. Et les faits d’armes de l’un rappellent les gestes de l’autre.
Avec un artifice poétique typique des griots du Kajoor (que Vincent Monteil décrit ainsi: « les griots sont passés maitres dans I’art de jouer avec les noms propres, les kheet et les sant, de façon à nommer, sans nommer, tout en nommant, l’objet de leurs railleries ou de leurs louanges. Seul le connaisseurs’y retrouvent les comprennent« .) on constate que Saaxewar est nommé comme “Sàmba Binta Maam Jéey Jóob” qui doit se lire comme “Sàmba”, fils de “Binta”, fille de “Maam Jéey” et “Jóob” par sa lignée paternelle. Saaxewar Binta Ma Sàmba était le fils de Binta Ma Sàmba et de Ahmadu Farimata Ngóone Gura Mbissan. Binta Ma Sàmba était la fille de Maam Jéey Jaxate et de Sëriñ Ndogal Ma Sàmba Maram Kala. Maam Jéey Jaxate était la fille de Sëriñ Kiri Muuse Faa Penda Anta Ndaan Jeng Jaxate Dorobe ba et de Aissata Jóob. Cette dernière était une des filles de Saaxewar Fatma Cubb et Isë Jéey et soeur de Koddu Sàmba dont nous avons déjà parlé. Elle aussi était donc Géej de Xeet.
J’ai pas d’idée pour ce qui regarde la dernière phrase sur qui peut être ce Baabakar Jóob.


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Source : Senegaal gu jëkk

Troisième couplet

Sàmba xërum Ndambaaw
Yaasin Kodé ndéy Massamba Jóob,
Làbba boroom Daarndé ak Ñàmbaas
Sàmba xërum Ndambaaw , Jaaloo , Jaaloo
Mbañ Koddu Gelongal
ku gis njuuma yèndoo daw !

“Sàmba”, le prénom masculin qui dans les chants Wolof précède toujours une relation avec une femme (Sàmba à l’origine voulait “x dire fils de la femme y” ex. Sàmba Binta, comme Yirim voulait dire “x fils de l’homme y” ex. Yirim Bañig), est ici référé à Lat Joor présenté comme l’amoureux (xërum) à “Ndambaaw”, qui n’est autre que Ndambaaw Njaay la Géej, troisième épouse de Lat Jóor.

Puis Lat Joor est présenté comme Làbba (diminutif de Lat Sukaabe, car Lat Joor avait été intronisé Dammel sous le nom de Lat Sukaabe), le maitre des coursiers Daarndé (justaucorps, ne peut brûler sans brûler celui qui le porte) et Ñàmbaas (rapiecier, un pagne ne détruit point). En conclusion, est nommé “Mbañ Koddu”, ancêtre (en sens élargie) de Lat Joor, tombé à « Ngelongal », à cheval du coursier “Njuuma” (une espèce de djinn), qui fait courir (par terreur) toute la journée qui le vois (ku giss njuuma yèndoo daw).

Il faut savoir que dans l’épopée orale Wolof les coursiers ont une très grande importance: chaque cheval a un nom auquel est associé un proverbe qui caractérise le caractère moral de son maître.

« Daarndé » et « Ñàmbaas » symbolisent le faite d’être un roi protégé par sa garde et en même temps qui a le devoir de protéger son pays. Qui chevauche “Njuuma” est un brave guerrier qui terrorise les ennemis. L’épopée Wolof est riche de tous ces noms de chevaux appartenant aux héros et dont les noms rappellent leurs actions.

Par exemple, le dernier cheval sur lequel est monté Lat Joor s’appelait « Maalaw », chef des boisseliers, qui a une large croupe, préfère un sens élevé de l’honneur, car Lat Joor était petit de taille mais non moins valeureux. Ou encore, lors de la célèbre bataille de Makka, le cheval de Maawa Mbacco Sàmb, prince Dorobé qui combattait contre les Géej, s’appelait ironiquement “Jéggi Géej”, franchiseur d’océans (en Wolof Géej, signifie océan).

J’encourage ce gendre d’analyse textuelle montrant que la poésie orale Wolof mérite d’être étudiée dans les collèges, lycées et universités.

De ce que j’ai pu écouter sur You Tube, Ñaani Bañ Na a été chanté de manière incorrecte par tous les artistes qui l’on interprété après Ahmadou Ndiaye Samb. En plus, de ce que j’ai pu enquêter via Facebook la majeure partie des Sénégalais que j’ai interrogée ne connait pas la signification des paroles de cette chanson. Ce qui indique un risque concret que se SAVOIR se perde.
Un vide à combler pour toutes les autres parties de la CULTURE TRADITIONNELLE.
Pour finir, un éloge spécial va a tous ce qui REFUSENT que ces connaissances soient méprisées et oubliées.

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