« Ay xéttou door »

Je réside à plein temps en France depuis bientôt 6 ans. Il m’est arrivé à chaque fois de revenir dans mon cher pays, le Sénégal, quasiment chaque année. Mon dernier séjour fût pendant le mois de juin de cette année.
Avant même de quitter le sol français, j’avais entendu parler d’une expression, de plus en plus utilisée dans la communauté sénégalaise : « Ay xéttou door » ou littéralement, et selon mon interprétation, « Des mécanismes de tromperie« . La banalisation de cette expression m’avait déjà fait réfléchir sur la véracité même des faits l’illustrant. J’ai rigolé, comme les autres, puis je suis passé à autre chose.
En posant le pied au Djoloff, je ne pensais pas, de façon naïve je l’avoue, que cette expression avait un sens encore plus profond que je ne le devinais. Concrètement, « Ay xéttou door » n’est rien d’autre que le reflet d’une pandémie qui ronge notre pays, depuis trop longtemps, et qu’aujourd’hui, les sénégalais n’ont plus aucun scrupule ou honte à s’approprier/s’enorgueillir : la tromperie, sous toutes ses formes, allant de la corruption, à la religion-business, en passant par le vol et le mensonge.

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Scène de prière du Vendredi dans les rues de Dakar.

Tout d’abord, nous sénégalais aimons nous mentir. Notre pays est censé être composé à 95% de musulmans. Or l’islam proscrit l’association qui est le fait de vénérer autre que le Dieu Unique. Comment comprendre dès lors que la population soit aussi grande consommatrice de fétichistes et autres marabouts douteux pratiquant la sorcellerie, le « maraboutage ». Ce phénomène est présent partout : au sein des familles, entre voisins, entre co-épouses, dans les entreprises, dans les familles religieuses, dans les villes et villages, et même au sein de l’Etat. La première tromperie est là : nous ne sommes pas ce que nous voulons faire croire aux autres que nous sommes, de bons et gentils croyants n’adorant et n’ayant confiance qu’en Dieu. Aussi, ce phénomène est accentué par le fait que les hommes religieux, descendants des illustres Cheikh Ahmadou Bamba, El Hadji Malick, Cheikh Ibrahima, Cheikhna Cheikh Saadbouh… ne sont plus à la hauteur de la tâche. Ils sont plus préoccupés par « l’acquisition de talibés », véritable manne financière qui leur permet de maintenir leur niveau de vie désormais luxueux, que de guider ces pauvres âmes, pauvres du point de vue matériel, pauvres du point de vue spirituel. Mais ne nous mentons point, n’est perdu que celui qui a envie de se perdre.
Et la corruption alors, que n’a t-on pas dit à son sujet. J’ai vu des gendarmes et policiers postés un peu partout sur les routes de Dakar, mais aussi en allant vers les régions. J’ai assisté, maintes fois, sur le laps de temps que j’ai passé là bas, sinon depuis que je suis petit, à des scènes où « l’homme de l’ordre » (quelle ironie !) arrête une voiture aux bords de la route, convoque le chauffeur, récupère un petit billet de banque avant de la laisser reprendre sa route. Il n’est pas rare d’entendre, dans la voiture, lorsqu’il s’agit d’un « car rapide » ou d’un taxi, des commentaires du style : « on sait tous ce qu’il veut, donne le lui et reprenons la route. On est pressé!« . Imaginons maintenant que vous ayez tous vos papiers en règle et que vous refusiez de jouer à ce jeu, ils vous mèneront la vie dure. La preuve avec ce jeune homme qui racontait avoir été trimbalé de commissariat en commissariat, pendant des heures, pour pouvoir payer une amende suite à son refus de « payer » le policier qui l’avait stoppé. Il y’a la justice et le droit, il n’a eu droit à aucun des deux.

corruption
On m’a aussi raconté ce qu’il se passait dans certaines administrations publiques telles que les impôts ou encore le port où des intermédiaires agissent pour leur compte ou pour le compte d’anciens fonctionnaires. Ils passent outre les procédures en place, cour-circuitent le système afin d’accélérer la sortie de véhicules importés ou de contenaires entiers. On m’a donné l’exemple, pour illustrer ce fait, d’un intermédiaire qui a facturé 300 millions de FCFA ses services, plus les frais de port d’un contenaire de produits alimentaires, là où l’importateur aurait dû en débourser 500. Le pire dans tout cela ? Cet intermédiaire n’a finalement eu besoin « que » de 150 millions pour sortir ce contenaire. Si on devait évaluer le manque à gagner provenant de ce système, les questions relatives au déficit publique et à la réduction du budget de l’enseignement ne se poseraient plus.

Si on devait détailler toutes ces « door« , il nous faudrait une encyclopédie entière. On peut néanmoins en évoquer certains autres tout aussi graves :

  • Le scandale de l’autoroute à péage où le Sénégal se laisse avoir sur un contrat honteux, avec les prix du péage exorbitants qui en résultent et des revenus qui vont à une multinationale française pour 30 ans ;
  • Le cas des hydrocarbures sénégalais dont les contrats d’exploitation sont attribués par le biais de marchés de gré à gré, sans aucune vision du futur et avec une fois de plus, les richesses du pays aux mains d’étrangers. Nous en parlions déjà dans un de nos articles.
  • Les maux que représentent la drogue, l’alcool et la prostitution dans notre société, chacun faisant semblant de ne rien voir, tout en étant acteur. Que dit on à ces pères de famille qui draguent, financent et couchent avec ces mineures ? Que dit on à cette mère de famille qui pousse sa fille aux bras d’hommes ayant de l’argent, juste pour s’offrir un peu de matériel ? Que dit on à ces jeunes hommes qui ont fait comme métier de s’attirer les faveurs d’une riche « Drianké » ? Que dit -on à ces « hommes religieux » qui fréquentent les boîtes de nuit et les bars les plus réputés de la Capitale ? Et encore…
  • Et l’enseignement alors ? « Xétou door leu » aussi vu que les enseignants, année après année, désertent les salles de classe, plusieurs fois dans l’année. Les étudiants sont laissés à eux mêmes, sans vraie vision pédagogique, ni suivi. La mort de certains d’entre eux ces derniers temps en est le point culminant. Aussi, nous connaissons ces professeurs qui vendent les épreuves des différents examens aux plus offrants ou qui les donnent sous forme de travaux pratiques aux étudiants qu’ils ont en cours particuliers. A la fin, c’est celui qui a le plus de moyens qui s’en sort.

 

  • Croyez vous qu’il soit normal de trouver un panneau publicitaire à chaque tronçon de route de Dakar centre et de sa banlieue ? Comment sont attribués ces licences ? N’y a t-il une régulation de ce marché ? Les sénégalais sont exposés sans cesse à une pollution visuelle sans nom, qui à terme aboutit à une manipulation en bonne et due forme. Vous en doutez ? Essayez de faire un sondage sur le contenu du panier de course de la ménagère sénégalaise.
  • Que dire alors de ces « talibés », enfants fragiles et livrés à eux mêmes dans la rue, habillés de façon pathétique, le plus souvent sans chaussures et avec l’obligation de ramener une pitance à leur maître ? On assiste tous à ce « spectacle » tous les jours, sans dire mot. Pourquoi un groupe de personnes n’a t-il jamais pris l’initiative de les sortir de la rue et de préserver leur dignité ?
  • Enfin, nous avons remarqué que la plupart des médias et sites internet sénégalais sont spécialistes des potins et « buzz », pièges à clic. Ils n’informent en rien le sénégalais lamba sur les vrais enjeux de son pays et sur les événements pertinents devant lui permettre d’être un citoyen conscient et responsable. L’information avec un grand « I » n’existe plus, seuls le divertissement et le fait divers comptent.

Nous aurions pu continuer ainsi tant les « door » sont nombreux. En faisant cet état des lieux, et même si j’ai grandi avec toutes ces réalités, j’ai pris conscience de l’ampleur du phénomène que j’appellerais de « tromperie » qui sévit dans notre pays. Ce concept de « door » et les réactions qu’il soulève (le plus souvent des rires ou encore du désintérêt) prouvent peut être une chose : ces pratiques sont devenues banales, ancrées dans les habitudes d’une grande partie de la population, inculquée aux jeunes. Les gens semblent résignés, vaincus, ils n’ont pas (plus ?) la force de lutter et n’ont plus assez de salive pour critiquer.
La jeunesse justement, face à une telle situation, est confronté à un dilemme : répondre aux appels de la facilité et faire partie de ce système, contribuant donc à le rendre plus fort et plus permissif. Ou alors faire front et refuser que notre société sombre dans l’anarchie où régnerait la loi du plus fort, celui qui a le plus d’argent, celui qui a le plus de pouvoirs, celui qui a le plus de « réseau ». En gros, devraient primer la droiture, le mérite et le courage.
J’invite toute personne lisant ces lignes à se remettre en question, à remettre en question les pratiques de la société dans laquelle elle vie, surtout si c’est au Sénégal, et à lutter, à sa manière, contre tous ces maux. Cette lutte peut se faire par le biais de l’écriture, de l’art, de la sensibilisation, de la manifestation pacifique ou tout autre moyen d’exprimer librement son ras le bol. L’objectif, c’est de se réformer d’abord et, ensemble, de réformer notre cher pays.
Yeewu Jotna !

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