L’enfer des migrants au carrefour de la mort

«A l’instant où l’esclave décide qu’il ne sera plus esclave, ses chaînes tombent. »

Mohandas Karamchand Gandhi

Ce n’est pas une découverte : pendant plus de 6 siècles, le monde a été le théâtre d’une catastrophe humanitaire profonde qui normalisait la soumission d’une certaine population considérée comme des « sous-hommes » par d’autres « puissants » en raison de leur couleur de peau voire de leurs origines. En effet, après avoir été considéré comme un phénomène banalisé et bien ancré dans les mentalités, l’esclavage a fini par être aboli dans la plupart des états du monde, du moins de façon formelle. Mais tout n’a pas été si simple.

Pour rappel, après une première étape d’affranchissement des esclaves et du servage notamment sous l’influence de mouvements religieux à la fin de l’antiquité, il est remis au goût du jour dans les colonies américaines d’abord en soumettant au travail forcé les populations autochtones  puis en y associant les marchands des continents européens et africains dans l’objectif d’opérer des échanges entre marchandises et êtres humains : c’était le début du commerce triangulaire ou traite atlantique.

A partir du XVIIIe siècle, les colonies anglaises d’Amérique, suivies de toutes les colonies européennes commencent, petit à petit à adopter l’interdiction du principe d’esclavage grâce à l’impulsion d’une vague abolitionniste dont les quakers notamment, mais aussi de différents mouvements de grande ampleur européennes (Lumières) et internationales. L’intensification des révoltes d’esclaves a été également déterminante dans ce processus : Haïti (jusque-là nommée St Domingue), une des colonies françaises les plus prospères, est aussi devenue en 1804 la première à se libérer du joug colonialiste, suite à la célèbre révolution haïtienne. Ce courant abolitionniste s’est officiellement concrétisé dans le monde francophone en 1848 lors de l’abolition poussée par Victor Schoelcher, mais les pratiques dominatrices ne vont pas s’arrêter du jour au lendemain. A partir du milieu du XIXe siècle, notamment dans les pays d’Afrique sub-saharienne, se développe de l’impérialisme : idéologie qui promeut l’extension de la souveraineté d’un État sur des territoires situés en dehors de ses frontières, impliquant donc la mise en place d’une administration imposée à la population locale sujette à une domination politique, une exploitation économique et militaire de leur territoire annexé. Il faut attendre la deuxième moitié du XXe siècle pour observer l’avènement de « l’indépendance » de tous les pays colonisés. A la fin des années ’60 donc, on pourrait croire que le monde tourne la page de l’époque la plus sombre de son histoire.

Hélas, les efforts de tous ces révolutionnaires issus des quatre coins du globe, pour faire appliquer le principe fondamental de la liberté et de l’égalité de tous les êtres humains en droit, sont terriblement ternis par l’existence, aujourd’hui encore, d’une forme de néo-esclavage qui se décline sous plusieurs formes : Esclavage de la dette, travail forcé, esclavage sexuel voire mariage forcé, esclavage par ascendance (certains pays, malgré l’abolition officielle, n’ont pas rompu avec certaines pratiques d’antan). Pour preuve, l’Organisation Internationale du Travail, l’agence de l’ONU chargée d’élaborer les normes internationales du travail, estime que 215 millions d’enfants âgés de 5 à 17 ans travaillent. Parmi eux, 53 millions de jeunes de moins de 15 ans font un travail particulièrement dangereux. Selon l’OIT, plus de 8 millions sont esclaves soit en servitude pour des dettes, soit contraints à un travail forcé, recrutés dans des conflits armés ou prostitués. Et c’est dans un cadre encore plus malheureux que l’on découvre de nouveaux bastions de « l’esclavage moderne », situés de surcroît sur le territoire africain en 2017.

En effet, depuis le début des années 2000, l’Afrique pleure des milliers de morts chaque année dans les eaux de la Méditerranée. Ces morts ont souvent quitté leur pays d’origine pour des raisons politiques, sanitaires ou humanitaires, amplifiées par le « rêve occidental ». Et comme si cela ne suffisait pas, le chemin emprunté par ces hommes, femmes et enfants pour arriver à monter sur un bateau de fortune afin de traverser vents et marées est plus que jamais semé d’embûches.

migrants cercueil

Les migrants sont de plus en plus nombreux et déterminés au fil des années, les passeurs, de plus en plus rusés et avides d’argent. Ces derniers, qui représentent la plupart du temps le premier contact que les migrants ont sur le chemin qui mène en occident, utilisent ce statut à des fins malsaines au profit de personnes mal intentionnées, en contrepartie d’une rémunération, aussi modeste soit elle.

Début avril 2017, le personnel de l’Organisation internationale pour les migrations au Niger et en Libye a relaté des événements choquants sur les itinéraires migratoires d’Afrique du Nord, qu’il a décrit comme des « marchés aux esclaves » qui touchent des centaines de jeunes Africains en route vers la Libye.

Ce pays d’Afrique du Nord, d’une superficie d’environ 1 760 000 Km2 (soit pratiquement dix fois celle du Sénégal : quatrième pays le plus grand d’Afrique) est bordé à l’ouest par l’Algérie et la Tunisie, au sud par le Niger et le Tchad et à l’est par le Soudan et l’Égypte, au nord par la mer Méditerranée, ce qui fait de lui l’un des principaux carrefours de migrants désireux de rejoindre l’Europe par tous les moyens. Mais ce pays du Maghreb de plus de six millions d’habitants est dans un état critique, surtout depuis le printemps arabe ainsi que l’assassinat du Colonel Kadhafi en 2011 lors d’opérations menées par des milices armées. Même si certaines villes se relèvent petit à petit grâce à des bases plus tribales, la Libye connait une guerre civile et des tensions politiques entre les troupes du général Haftar qui reconnaissent le nouveau gouvernement à Tobrouk et les troupes de mouvances « islamistes » de la coalition « Aube de la Libye » qui reconnaissent un autre gouvernement qu’ils ont désigné auparavant. Des zones de non-droit ont prospéré et des tensions se sont même créées entre certaines ethnies. Sans oublier l’organisation État Islamique qui a commencé à se développer dans les villes de Benghazi, Syrtre et Derna. La situation se dégrade profondément dans le pays et le manque de légitimité du pouvoir en place a fait croître le règne des milices armées, qui ont le feu vert pour opérer ce trafic humain illégal, certes, mais qui se fait pourtant sous les yeux de la communauté internationale; Trafic qui se nourrit de l’afflux abondant et continu des migrants qui proviennent de toute l’Afrique, guidés par le « rêve occidental » pour la plupart. Les autres restent en Libye pour gagner leur vie en espérant fuir les catastrophes humanitaires de leurs pays natals. Certains rapports dénoncent même le racisme d’une partie de la population libyenne qui n’hésite pas à s’en prendre physiquement et violemment aux migrants.

Ce rapport des chargés d’opérations de l’OIM au Niger précisément relate le sauvetage de plusieurs migrants dont un gambien, ainsi qu’un sénégalais de retour chez eux en Gambie pour l’un et dans sa Casamance natale pour l’autre après avoir été dépouillés par les passants, puis séquestrés, torturés, contraints au travail forcé pendant qu’il servaient d’otage pour obtenir une rançon auprès de leurs familles. D’après le récit de leurs témoignages, le périple du migrant sénégalais, par exemple, commence d’abord au Niger après une traversée du désert saharien, escale qui se déroule relativement bien. Mais à son arrivée en Lybie, son parcours devient cauchemardesque quand il est conduit dans un centre de détention qui sert finalement d’entrepôt au moment d’être vendu pour la première fois.

Arrivé dans ce premier « cachot » où loge au même moment une centaine d’otages, il découvre avec stupeur le trafic de migrants organisé dans des conditions inimaginables. Leurs bourreaux libyens (accompagnés parfois d’hommes armés de nationalité ghanéenne, nigériane ou gambienne) organisent donc la demande de rançon aux familles sur fond de torture pour accélérer le processus. Après une première revente et une rançon qui a augmenté, il embrasse finalement un destin moins tragique que la plupart des migrants car il a su mettre à profit son bilinguisme. Il se met au service de ses ravisseurs en leur proposant des services d’interprète. Il est certes épargné des tortures répétées mais raconte le caractère horrible de ces prises d’otages du point de vue sanitaire. Les otages les plus récalcitrants ou ceux dont les familles ne pouvaient pas réunir les fonds étaient livrés à eux-mêmes et finissaient par mourir de faim s’ils n’étaient pas exécutés sur-le-champ. Et le commerce s’organise comme tel, le flux de migrants étant très élevé, la recette est assurée pour eux car ils trouveront toujours des clients intéressés par de la main d’œuvre jeune, vigoureuse, qui travaille sans être payée et qui est rentable de surcroît. Il met aussi en exergue l‘esclavage sexuel pratiqué systématiquement sur les femmes qui arrivaient dans la ville. Cet otage rescapé et finalement libéré est loin d’être un cas isolé.

« La situation est critique », a déclaré Mohammed Abdiker, Directeur des opérations d’urgence de l’OIM, revenant d’une récente visite à Tripoli. Les médecins sur place au Niger et en Lybie sont horrifiés au quotidien en retrouvant systématiquement des traces de malnutrition sur les rescapés (le gambien pesait 35 kilos lorsqu’il a été retrouvé), de coups et blessures et même parfois de balles réelles, et ce, dans le cas où ils n’étaient pas retrouvés morts. Des fosses communes ont été détectées dans le désert, faisant office de cimetière sauvage.

Selon Leonard Doyle, Directeur des Médias et de la Division Communication, également Porte-parole du Directeur général de l’OIM, et selon les estimations effectuées sur place, il y aurait environs 20 000 migrants venants de toute l’Afrique dans des centres de détention tenus par différentes milices armées en Lybie. A la demande du journaliste, il répond que ce trafic ne se fait évidemment pas sur la place publique. Il s’agirait de ventes privées dans des fermes par exemple dans le cas d’un besoin de main d’œuvre pour des travaux champêtres ou dans le bâtiment. La durée n’est pas vraiment fixée et pourrait atteindre plusieurs mois selon la volonté du « propriétaire » pour des prix d’achat qui oscilleraient entre 200 et 500 $ par esclave.

Toujours selon lui, malgré la sensibilisation permanente de tous les organismes humanitaires qui luttent contre l’immigration clandestine et qui permet malgré tout, les retours de quelques 200 personnes par mois dans leurs pays natals, l’OIM recense tous les jours des arrivées sur le territoire libyen.

Les campagnes de ces différentes organisations ne produisent plus forcément l’effet escompté, du coup ils s’appuient dorénavant sur les témoignages de ces migrants miraculeusement sauvés afin de dissuader la population africaine particulièrement de l’Afrique sub-saharienne de commettre l’irréparable. Le voyage vers la Libye, les condamnant à servir de marchandise ou même de monnaie d’échange dans ce « marché aux esclaves » des temps modernes.

 

migrants esclaves
Migrants africains dans ce qui semble être un centre de détention.

 

 

 

L’histoire retiendra que ce migrant sénégalais est allé à la recherche de l’eldorado européen alors que lui-même vient de l’une des régions les plus prospères du Sénégal : la Casamance. Il est vrai que cette région a été le lieu d’un conflit pour l’indépendance de la région qui a même donné lieu à des affrontements entre rebelles indépendantistes et Gouvernement mais grâce à Dieu, le Sénégal ne connaît pas de crise politico-militaire durable grave tels que d’autres pays peuvent en connaître. Ce récit devra servir de leçon à toute la jeunesse sénégalaise, africaine, sur le territoire ou de la diaspora afin que l’on profite de notre jeunesse, de notre clairvoyance, de notre intelligence ainsi que de nos valeurs afin de les mettre au service de notre mère patrie, pays de la Téranga, de ce riche continent qui n’a ni le développement, ni le poids international qu’il mérite.

Sur le chantier du développement, les étapes les plus difficiles sont à venir, et il ne s’agit pas seulement de la construction d’infrastructures ou de l’avancée des innovations technologiques, c’est un travail de refonte idéologique de longue haleine qui nous attend car nous devons prendre notre destin en main. Il est l’heure pour nous de nous libérer de ces chaînes qui ne sont peut-être plus visibles physiquement mais qui ne cessent de comprimer notre liberté d’expression, d’action et de menacer notre émancipation.

Aythia Yeewu djotna !

HF

 

 

Sources

Article de l’OIM relatant la découverte du marché des esclaves libyen par les témoignages de migrants sauvés

Interview RFI Léonard Doyle ici

Site du CCEM (Comité Contre l’Esclavage Moderne)

Wikipédia

Reportage ARTE Journal sur le « marché de l’esclavage en Libye » à voir ici

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